Premières pages NOV
 
1 —  NEW YORK
 
Rectiligne jusqu’au vertige, somptueuse jusqu’à l’angoisse, gigantesque jusqu’à la folie, New York palpite et gronde. Dans la nuit glaciale où le vent d’hiver rugit comme un fauve enchaîné, les gratte-ciel s’élancent, se superposent, se fondent dans l’air tourbillonnant. La pluie, durcie par les brusques rafales qui s’abattent depuis ce matin sur la ville, masque les immeubles du Lincoln Center et ruisselle contre les vitres.
Ce complexe culturel abrite cinq salles de concert, une bibliothèque et divers emplacements de spectacle, répartis autour d’une esplanade bordée des hautes tours de Broadway en toile de fond.
Difficile d’imaginer que ce lieu contemporain a remplacé tout un quartier insalubre, celui qui avait servi de cadre au film West Side Story. Ma mère avait adoré cette reprise moderne de Roméo et Juliette, que nous avions vue à plusieurs reprises. Elle aimait ces chansons qu’elle savait par coeur. Les murs de notre appartement du quai des Célestins résonnent encore de ses vocalises, même si elle chantait aussi faux que possible ! Je souris à cette évocation.
Elle connaissait New York, pour y être venue avec mon père dans les années 1930. Peut-être même est-elle passée à cet endroit précis ? En tout cas, je me rappelle, même si je n’avais pas prêté une attention particulière à ses propos à ce moment, qu’elle avait été subjuguée par cette métropole.
Ceci expliquant d’ailleurs sans doute cela, son amour pour ce film musical ? Ou bien est-ce simplement un souvenir de voyage à une époque où les gens bougeaient peu, que les déplacements aussi lointains n’étaient réservés qu’à une élite ? Ce qui était le cas de mon père, Camille Legrand, violoniste réputé dans le monde entier, décédé à la guerre l’année de ma naissance.
En tout cas, le succès que ce film a connu en France, où il est resté à l’affiche du cinéma Georges V pendant presque cinq années, prouve que ce type de musique a bien été une ouverture sur une ère nouvelle.
Après cette petite incursion dans le passé, je reviens à mon observation, me demandant à quel moment le taxi doit venir nous chercher.
La plaza centrale, devant lequel l’Opéra aux arcades harmonieuses se situe, rutile comme un miroir sous les lampadaires. C’est là où sont présentés les spectacles du Metropolitan Opera et de l’American Ballet. Sur la droite, on voit l’Avery Fischer Hall abritant le New York Philarmonic qui travaillait avant avec le Carnegie Hall, où nous nous sommes également produits la semaine dernière.
En face, à travers le souffle saccageur des bourrasques incessantes, je distingue à peine le New York State Theater où sont domiciliés les New York City Opera et City Ballet. C’est tout un monde de compositeurs, d’artistes, de musiciens, de chanteurs, de danseurs, ainsi que tous les directeurs d’orchestre et les techniciens qui permettent aux précédents d’exercer leurs talents, qui s’agite dans ce haut lieu de la culture comme dans une ruche.  
Le front collé à la vitre, je tente en vain de déceler entre les immeubles les arbres dénudés de Central Park. Je les devine se tordant sous le vent fou et rageur.
Mais les buildings de Manhattan, insensibles aux éléments furieux, vibrent de leurs feux artificiels, imperturbablement.
Cette ville cosmopolite, que je regarde sans vraiment voir, dont j’essaie de percer l’âme sans pour l’instant y parvenir, tout à tour me fascine et m’envoûte, m’horrifie et m’irrite.
Il est évident qu’en France, nous avons commencé à nous calquer sur la culture américaine. J’en ai pris conscience en entendant les sirènes des voitures de police, des pompiers et des ambulances fréquentes dans les films américains, désormais familières à nos oreilles.
Toutefois, la démesure des cités que nous avons traversées ces dernières semaines est toujours un étonnement pour moi, même si, à l’occasion des concerts de Hans Maüser où je suis pianiste, j’ai eu l’occasion de visiter la plupart des capitales ou de grandes villes de l’Occident. Rome, Venise, Londres, Prague, Budapest, Barcelone, la plupart n’ont plus de secrets pour moi... Chacune a ses spécificités, mais elles n’ont rien de commun avec celles des États-Unis.
Mais, d’entre toutes, New York est pour l’instant celle qui m’interpelle le plus. Le vide sous une apparence de multitude ? Ou une réelle emprise de société ? Le froid de la solitude derrière une effervescence fébrile ? Ou juste une impression fugitive due à ce temps désastreux que nous avons depuis quelques jours ? J’ose croire que les hommes se côtoient sans s’ignorer, se parlent d’une seule voix et entendent les mêmes sons tandis qu’ils fourmillent comme des insectes clairvoyants. Métropole déroutante où je devine la beauté se confondre avec la laideur, la richesse avec la misère. Caravansérail contemporain, reflet d’une civilisation que je souhaite ne pas être sur son déclin.
 
Nous attaquons cette année 1973 par des pluies diluviennes qui ne nous ont pas permis de visiter la ville à fond comme nous l’espérions. Des traces encore fraîches des fêtes de Noël et du Nouvel An persistent à tous les coins de rue, avec ses devantures scintillantes et ses sapins décorés au milieu des lueurs palpitantes des buildings.
Si ma première impression est perturbante, je suis certaine qu’au-delà de ces premières apparences, elle s’inscrira dans les lieux qui marqueront mon esprit. Je prie donc le Dieu Météo de bien vouloir calmer sa fureur et nous laisser profiter de cette ville si déroutante.
M’éloignant de la vitre ruisselante, je vais m’installer dans un fauteuil du hall et commence à compulser les brochures touristiques qui traînent dans mon sac à main, en attendant l’arrivée de mon assistant.
L’entrée bruyante de Karl-Heinz, plus rapide que je le prévoyais, me fait sursauter.
— Mademoiselle, avez-vous fini de classer les partitions ? Désirez-vous mon aide ?
À regret, je range les papiers et me tourne vers mon interlocuteur, remettant à plus tard ma lecture :
— Je vous remercie, Karl-Heinz. Mes affaires sont prêtes. Vous pouvez appeler un taxi.
J’ai donné ce soir mon dernier récital dans cette ville. Outre ma participation dans l’orchestre, je me produis désormais en tant en soliste, au gré de mon humeur et des invitations auxquelles je ne me soustrais jamais. Sylvie Legrand, virtuose française, me qualifie-t-on maintenant. J’avoue ne pas en avoir conscience, j’ai toujours l’impression que les autres pianistes jouent bien mieux que moi.
 
Après une tournée de quelques semaines à travers les États-Unis, durant laquelle nous avons sauté de car en avion et de train en taxi, avec pour seuls intermèdes quelques heures d’entraînement par jour, nous rentrons bientôt en Europe.
Mon piano électrique, un Wurlitzer 64 touches, me suit dans tous les hôtels, transporté dans une camionnette louée spécialement à cet effet et par bateau pour ce voyage-ci. On doit un fier service à Ray Charles qui a considérablement mis au goût du jour ce genre d’instrument. Un peu différent du Rhodes que Hans m’avait prêté à mon arrivée, celui-ci comprend un haut-parleur intégré ainsi qu’un trémolo que l’autre ne possédait pas. Plus rien à voir avec celui d’étude sur lequel j’ai fait mes premières gammes, le Gaveau, qui se trouve toujours dans l’appartement du quai des Célestins, relégué dans ma chambre maintenant depuis l’arrivée d’un autre instrument bien plus prestigieux ! J’ai en effet pu réaliser mon rêve d’acheter un quart de queue, une véritable merveille.
Ce voyage qui nous a fait passer de Los Angelès à San Francisco, d’Albuquerque à Memphis et de Washington à New York avec un détour par Boston me laisse une impression effrénée de course contre la montre. Il reste dans mon esprit un kaléidoscope de couleurs, d’odeurs et de sensations nouvelles, éphémères.
N’ayant pas eu l’occasion, faute de temps, de visiter toutes ces villes, je me suis fait la promesse d’y revenir un jour. Mais pour celle où nous séjournons en ce moment, j’ai la ferme intention d’y consacrer les jours suivants, ce qui était d’ailleurs prévu avant la tournée.
Hans, appelé à d’autres concerts à Vienne est reparti avec tout l’orchestre.
Je reste donc seule avec Karl-Heinz le régisseur —  exceptionnellement, Hans a accepté de se passer de lui quelques jours — qui s’occupe de l’organisation des transferts et des contacts avec nos hôtes, ainsi que Noémie, une jeune Alsacienne qui terminait des études de chant à Vienne. Elle a préféré se lancer dans l’aventure avec moi, aucune vocation ne s’étant vraiment révélée au cours de ses deux années d’apprentissage, sauf à lui abîmer ses cordes vocales. D’où son rire un peu rauque et une parole légèrement saccadée. C’était avec tristesse qu’elle s’apprêtait à retourner à Colmar quand nous nous sommes rencontrées. Mon offre de l’embaucher comme assistante et surtout la perspective de voyager avec moi lui a plu et nous nous sommes mises d’accord très vite.
Par contre, je n’ai pu me résoudre à la loger dans mon appartement, même si la place était suffisante. J’aime trop mon indépendance et ma liberté pour avoir quelqu’un à demeure, aussi sympathique et indispensable soit-elle. Elle s’occupe du ménage, du linge et de la cuisine, mais surtout m’aide à me procurer ce qui m’est nécessaire pour les récitals et note les rendez-vous. Rôle d’interface entre mes vies professionnelle et privée, qu’elle a pris avec sérieux.
Je ne saurais me soustraire à sa bonne humeur et son rire ravageur. Petite, un peu rondelette, blonde aux cheveux bouclés et aux yeux noisette, elle possède une capacité de la dédramatisation bien utile quand le stress des avant-premières commence à me mettre sur les nerfs.
En fait, elle est tout le contraire de Karl-Heinz, d’une rigueur toute germanique et d’un sens de l’humour totalement absent. Je me félicite de l’avoir embauchée à mon arrivée à Vienne. Elle représente aussi le lien entre ma vie d’avant et la nouvelle. J’avais besoin de quelqu’un qui parle parfaitement l’allemand, et qui ait suffisamment de connaissances au niveau de la musique.
Ayant quitté la France au décès de ma mère avec l’intention de ne pas y revenir, ou alors bien plus tard, quand les cicatrices du passé seront refermées, je me suis installée en Autriche dans la précipitation et une sorte d’état second.
Même si Hans Maüser m’avait facilité la tâche en me trouvant un appartement en centre-ville, juste à côté de la Hofburg, j’avoue avoir été déboussolée les premiers temps, peut-être plus par manque d’énergie que de véritable dépaysement.
J’ai rencontré Noémie quelques jours après mon arrivée, faisant un tour au Prater, l’âme en berne et le pied traînant. Ayant pris place sur un banc à regarder les pigeons sans les voir, j’ai dû me mettre à pleurer sans y prendre garde. Elle était assise à côté de moi, et m’a tendu un mouchoir. Elle a parlé, m’a réconfortée, et de fil en aiguille, nous avons sympathisé.
Elle intégrait son poste actuel les jours suivants. Si ses compétences à servir, comme les miennes à avoir recours à quelqu’un, laissent parfois à désirer et provoquent de temps en temps des catastrophes et des fous rires de part et d’autre, elle m’est absolument indispensable.
 
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