Premières pages LC
 
CHAPITRE I
 
    Certains jours, on ne devrait pas se lever. C’était d’ailleurs mon intention, avant qu’un bruit assourdissant ne me tire du sommeil. Inutile de demander d’où ça vient. Ma chère petite sœur semble fort active un jour de vacances et c’est bien ce qui m’inquiète !
    L’œil éteint et les cheveux en bataille, je me redresse légèrement sur un coude. Avec un effort surhumain pour une heure si matinale, je fixe le mur qui sépare nos deux chambres. La mise au point tarde à venir, car mon cerveau est trop endormi pour se concentrer suffisamment. Dans un premier temps, je n’aperçois que les contours de son lit, et sa silhouette en pyjama penchée sur un objet étrange. Je ferme les yeux un instant. Quand je les rouvre, je discerne enfin sa chambre aussi nettement que si le mur était transparent. Tante Dolorès a vraiment raison : tout est question d’application.
    Ma sœur relève sa mèche d’un air dégagé et triture dans tous les sens une clé volumineuse à la forme singulière et aux coloris bizarres. Elle s’arrête un moment, comme si elle se sentait tout à coup observée. Je sais qu’elle ne peut pas me voir à travers le mur, mais je détourne aussitôt les yeux, avant de me glisser à nouveau sous mes draps, encore intriguée par l’objet tenu entre ses mains.
    ― Tu n’as pas le droit de me surveiller comme ça ! braille ma cadette, après avoir fait irruption dans ma chambre.
    Son intrusion soudaine me glace les veines, avant que je retrouve mon sang-froid pour afficher une innocence outragée :
    ― Non, mais tu n’es pas bien de débarquer ici comme ça ! Tu m’as réveillée !
    Ma mauvaise foi m’étouffera un jour, mais pour l’instant, elle me rend un fier service. Mais ma cadette n’est pas dupe. Son visage fin semble effacé par ses yeux noisette, arrondis en un courroux presque effrayant. Elle balaye d’un geste nerveux sa mèche rebelle vers l’arrière, ses cheveux châtains mi-longs tombant impeccablement sur ses épaules.
    J’ignore pourquoi, mais je remarque qu’elle a maigri, en la découvrant dans son pyjama dans lequel elle flotte. Vraiment, le moment est mal choisi pour relever ce genre de détail.
    ― Quel culot tu as, Amélie !
    Oh ! Quand elle prononce mon prénom au complet, c’est qu’elle est vraiment en colère contre moi ! En général, c'est plutôt « Amée » qu'elle emploie.
    ― Ecoute, Daph » !
    ― Je m’appelle Daphné, d’abord ! Je ne peux pas croire que tu te serves de ton don pour me surveiller !
    ― Tu fais erreur, Daph'... Daphné, je dormais !
    ― Tu parles, j'ai senti que tu m'observais !
    ― Dans ce cas, tu as eu une fausse impression, voilà tout !
    ― Mon intuition ne me trompe jamais.
    Si je pouvais en dire autant de la mienne... Mais en tout cas, elle ne paraît pas mentir, ce matin. Cette journée, je ne la sens pas, mais alors pas du tout.
    Je déteste cette sensation au réveil, qui promet mille aléas désagréables jusqu’au soir, comme si quelqu’un nous avait jeté un mauvais sort. Ces jours étranges où, quoi que nous fassions, tout semble s’être ligué contre nous.
    Sans grande conviction, je fixe ma sœur, avant de la questionner calmement :
    ― C’est quoi, cette clé ?
    Son regard marron clair s’élargit en deux soucoupes noires. Elle adopte soudain le ton surexcité de quelqu’un qui surprend quelqu’un d’autre en flagrant délit :
    ― Je le savais ! Et tu n’as pas honte de toi ? Tu joues les « Big Brother » d’occasion, à présent, ou plutôt, les « Big Sister » ! Tu n’as pas le droit d’agir comme ça ! Je vais demander à tante Dolorès comment avoir le même don que toi. Tu verras combien c’est agréable de violer ainsi l’intimité des gens !
    Un point pour elle. C’est comme tout, on doit savoir utiliser ses aptitudes particulières à bon escient. Combien de fois tante Dolorès nous l’a-t-elle répété ?
    Mais il ne faut pas m’en vouloir, je ne suis pas dans mon état normal, ce matin, si tant est qu’il existe. J’aimerais pouvoir percer les mystères de mes semblables, pour qu’ils me montrent comment ils exercent leurs dons cachés.
    C’est vrai, comment expliquer la faculté de ceux capables de composer des airs de musique à partir de rien, ces autres qui résolvent n’importe quel problème de maths sans se creuser les méninges, ou ceux qui parviennent à faire jaillir d’autres réalités, juste avec un pinceau et des couleurs ?
    La différence, c’est que ma sœur et moi possédons des dons non répertoriés. Mais qu’est-ce que cela change ? Cela ne s’explique pas. Quoique... Je reste persuadée que tante Dolorès en sait davantage qu’elle veut bien l’admettre. Mais si d’autres savaient... Peut-être qu’on nous enfermerait pour folie aggravée. Ou pire, qu’on nous disséquerait comme des rats de laboratoires pour percer à jour nos secrets les mieux cachés.
    Au fond, en quoi sommes-nous différentes ? C’est naturel chez nous, alors pourquoi pas chez les autres ?
    Mes réflexions vaines m’ont propulsée tellement loin, que je n’ai pas entendu Maman arriver :
    ― Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous disputez-vous comme ça de bon matin ?
    Drapée dans une robe de chambre râpée, avec un visage fin, signe indéniable chez nous, Maman rabat sa mèche rebelle (encore un trait de famille), et ses yeux noirs jouent aux essuie-glaces en allant de Daphné à moi.
    Aucune de nous deux ne daigne l’éclairer sur la raison de notre fâcherie. Même lors des désaccords les plus profonds, ma sœur et moi nous nous soutenons tacitement.
     ― Comme d’habitude, personne ne veut rien me dire ! se lamente Maman.
    Silence radio prolongé du côté de nous deux ; ce qui a le don de l’exaspérer. Mais comme sa longue expérience le lui a enseigné, elle ne gagnerait rien à s’énerver, juste à nous repousser encore plus loin dans nos retranchements.
    Après un profond soupir, volontairement bruyant, Maman retrouve son sang-froid pour nous inciter à faire la paix et à venir prendre notre petit déjeuner.         
    En nous appliquant à maintenir une distance respectable entre nous, Daphné et moi descendons vers la cuisine. À peine arrivées au rez-de-chaussée, nous sommes accueillies tour à tour par les jappements enthousiastes de Pépite, notre labrador. Il nous précède joyeusement vers l'office.
    Éclairée par le soleil généreux qui filtre à travers une grande fenêtre, la pièce resplendit sous la lumière qui éclaircit les meubles en bois foncé, et s’étale sur les carreaux blanc cassé des murs.
    Notre mère s’active devant la gazinière, tandis que la radio s’égosille en surfant sur les ondes. Je m’apprête à m’asseoir à la table encastrée dans un angle de la cuisine, entourée de larges bancs, quand je demande  :
    ― Lisa n’est pas là, aujourd’hui ?
    ― Non, la pauvre petite est souffrante, m’apprend Maman. Elle n’a pas réussi à se lever, ce matin.
    Depuis un mois, une jeune fille espagnole partage notre quotidien. Elle séjourne chez nous pour perfectionner son français et gagner un peu d’argent de poche en s’occupant des tâches ménagères et des repas. Une idée de notre père...
    ― Pour alléger un peu le travail de votre mère... suivant ses dires.
    ― Tu parles ! C’est parce que tu trouves que ma cuisine n’est pas à la hauteur, c’est tout ! lui avait-elle alors répliqué vertement.
    ― Pas du tout, Annick, je t’assure. Simplement, avec ton boulot, les enfants à t’occuper...
    ― Les filles ? Elles sont grandes, elles n’ont plus besoin de moi ! s’était-elle rebellée.
    à court de stratégie quand il a une idée en tête (bonne ou mauvaise), Papa avait poursuivi :
    ― Et puis, on fait une bonne action. Cela fait du travail à cette petite et elle se perfectionne dans notre langue.
    ― Mais oui, bien sûr... avait ironisé notre mère.
    ― Écoute, tout le monde y trouvera son compte, et son père est un collègue, pour qui j’ai beaucoup d’estime...
    Dernier point gagnant. Maman avait abandonné la partie, et Lisa emménagé chez nous.
    Le visage lisse, les yeux noirs camouflés derrière des lunettes classiques, les cheveux noués en une queue de cheval stricte, Lisa est fine et de taille moyenne. Elle est invariablement vêtue d’une jupe noire droite surmontée d’un chemisier blanc, au grand dam de notre mère, qui s’avère à court d’arguments pour la convaincre de s’habiller comme elle le souhaite, et non pas comme une soubrette disciplinée.
    Discrète, au point d’en être presque invisible, Lisa reste prisonnière des murs de notre maison, en sort juste pour faire des courses, et refuse poliment toute invitation d'escapade ou de distractions. Daphné et moi n’avons jamais réussi à établir un véritable contact avec elle.
            Côté paroles, elle se limite à des « Bonjour, ça va ? », accompagnés d’un sourire toujours un peu voilé. Et quand nous lui retournons sa question, elle nous répond par le même sourire distant. Sans doute est-ce simplement à cause de la barrière de la langue, mais si c’est le cas, elle ne risque pas de progresser ainsi.
    ― Tu as appelé un médecin ? je demande à ma mère.
    ― Bien sûr, pour qui me prends-tu ? Elle refusait, mais je ne lui ai pas laissé le choix !
    Taciturne depuis notre arrivée dans la cuisine, Daphné prend part à la conversation :
    ― Comment ça, elle ne voulait pas ?
    ― Quand je lui ai touché le front, j’ai senti immédiatement qu’elle avait de la fièvre, mais elle a crié : « Pas médecin » ! Je suis passée outre et je l'ai appelé tout de suite.
    ― Tu as bien fait, même si je me demande pour quelle raison Lisa refuse un médecin, même souffrante. Peut-être à force de discrétion. Mais à la longue, elle risque de devenir complètement transparente !
 
    Alors que le silence s’installe dans la cuisine, Daphné et moi nous appliquons à ne pas échanger de regards, fâchées l’une envers l’autre. Elle, parce qu’elle a deviné que je l’observais dans son intimité, et moi, puisqu’elle me fait des cachotteries au sujet de cette clé, qui n’a vraiment rien d’un objet conventionnel.
    Où a-t-elle pu dénicher une chose pareille ? Et surtout, à quoi sert-elle ?
    ― Il faut toujours que tu veuilles une explication pour tout !
    J’entends la voix de ma mère, avec en toile de fond le reproche sous-jacent. N’est-ce pas humain de chercher à comprendre ?
    « Dis, papa, pourquoi l’eau, ça mouille. »
    Ça, c’était plutôt une question récurrente de ma cadette quand elle était plus jeune.
    Cette clé a évidemment piqué ma curiosité, encore plus attisée par le fait que ma sœur ne souhaitait absolument pas que j’apprenne son existence. Plus qu’étrange, surtout qu’on partage tellement de secrets. Alors pourquoi pas celui-là ?
    ― Qui vient à cette heure-ci ? grogne Annick, après avoir sursauté à la sonnerie de la porte d’entrée, et à l’aboiement de Pépite en écho.
    ― Sans doute que Papa a décidé de revenir plus tôt de son séminaire… suggère Daphné, le ton plein d’espoir.
    Notre père vénéré a un travail tellement prenant que nous le voyons beaucoup moins que notre mère. Quelque part, Daphné et moi détestons cette rivale sans visage, cette troisième sœur qu’on jalouse, mais contre laquelle il est impossible de lutter ?
    En même temps, nous apprécions sûrement davantage Papa parce qu’il est là moins souvent, ce qui rend sa compagnie encore plus précieuse. C’est sûrement aussi pour cette raison qu’il est plus mystérieux à nos yeux, comme cette clé.
            À la différence que je sais à quoi sert mon père, alors que je l’ignore pour cet objet.
     ― Papa ne sonnerait pas, il a la clé, je rétorque à ma sœur, en appuyant lourdement sur le dernier mot.
    Volontairement, Daphné, qui n’a cure de mon allusion, me balance un regard noir, avant de se lever d’un pas déterminé.
    ― Tu vas ouvrir ? questionne Maman, la bouche pleine d’une tartine de confiture.
    Daphné ne réplique pas, elle a déjà passé le seuil de la cuisine, franchi le couloir et se dirige vers la porte principale.
             Après une confusion de voix échangées, elle précède un grand gaillard à la physionomie joviale. Le docteur Galop se baisse légèrement pour répondre aux attentes empressées et baveuses de Pépite, avant de nous sourire.
    Les cheveux poivre et sel coupés à la brosse sur un visage rond presque enfantin, il semble en permanence encombré par son corps massif engoncé au petit bonheur la chance dans des costumes qui ne lui vont jamais.
    Aussi loin que je me souvienne, ce médecin a toujours été là pour nos petits et gros bobos. D’ailleurs, Daphné et moi le surnommions Docteur Bobo quand nous étions plus jeunes.
    ― Oh ! Docteur, je vous avais oublié ! s’exclame spontanément notre mère, subitement gênée de réaliser qu’elle est encore en robe de chambre.
     ― Ça fait plaisir, Madame Florent ! Pourtant, vous m’avez bien dit avoir une urgence à la maison !
 
    ― Oh ! Mon Dieu, oui, la petite Lisa ! réagit Maman, rougissant jusqu’aux oreilles. Heu... souhaitez-vous une tasse de café avant de l’ausculter ?
    ― Non, plus tard, si vous le voulez bien. Et vous, les filles, la santé, ça va ?
    Ce médecin fait presque partie des meubles dans notre famille. Il nous soigne patiemment depuis notre naissance, ma cadette et moi.
    Il me semble exactement identique que lorsqu’il s’occupait de nous alors, même si ses cheveux sont un peu plus clairsemés sur le dessus, un peu plus gris, mais à part ça...
    ― Les filles vont très bien, assure notre mère à notre place.
    ― Même celle-là ? insiste le docteur en désignant ma sœur du menton.
    ― Vous savez bien que je ne peux jamais le savoir, répond Daphné, presque embarrassée.
    ― Vous êtes un vrai mystère pour la science médicale, mon petit, poursuit-il.
    À cette réflexion, le visage de Maman s’assombrit.
    Je ne sais pas comment c’est chez les autres, mais j’ai conscience que pour elle, ce n’est pas toujours facile à gérer.
    Daphné a une particularité rare : elle se montre insensible à toute douleur, quelle qu’elle soit. Avantage certain d’un côté, mais le revers de la médaille, c’est qu’elle ne se rend jamais compte qu'elle est malade. Elle peut avoir tous les symptômes extérieurs d’une affection, mais n’en souffre pas. Alors quand ces signes sont moins évidents, il est impossible de détecter quoi que ce soit.
    Ma mère a constaté ce phénomène très tôt, et depuis, Daphné fait un examen médical poussé chaque année, pour déceler la moindre anomalie.
    C’est également valable chez le dentiste, qui a failli s’en étrangler de stupéfaction à plusieurs reprises. « Avec l’abcès que vous avez, vous ne ressentez rien ? » Daphné ment parfois en prétendant « Juste un peu ». Mensonge énorme, puisqu’elle est complètement insensible au mal.
    Jamais de roses sans épines ; cette particularité est autant une chance qu’une poisse. Cette façon d’être a souvent suscité des scènes violentes entre nos parents :
    ― Comment expliques-tu ça ? s’est un jour énervée Maman.
    ― Je ne sais pas, c’est comme ça, avait rétorqué Papa tranquillement.
    ― Tu es un scientifique, et tu ne cherches même pas à comprendre ? C’est ton boulot, non ?
    ― Il existe beaucoup de choses qu’on ne peut pas saisir, et c’est tant mieux !
    Finalement, Maman s’y est habituée, sûrement rassurée que Daphné passe une visite médicale annuelle.
    ― Je vais voir notre petite malade, dit le docteur à Maman, qui s’empresse de lui montrer le chemin vers la chambre de Lisa.
    À peine revenue dans la cuisine, elle me rappelle à l’ordre, me remarquant en train de rêvasser devant ma tasse fumante :
    ― Amélie, arrête d'être dans les nuages, et bois ton café, sinon il risque d’être froid !
    Ma sœur me regarde d’un air entendu, de la même façon que lorsqu’enfant, elle braillait : « C’est bien fait ! »
    Indubitablement, elle n’a toujours pas digéré ce qu’elle considère sans  doute comme un affront. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à cette clé ; je n’ai jamais vu un objet aussi étrange. Je suis presque sûre de l’avoir aperçue briller dans la nuit, comme si elle était fluorescente. Alors pourquoi Daphné me met à part d’une découverte si incroyable ?
    En général, elle préfère se vanter de posséder quelque chose que je n’ai pas plutôt que de le cacher ! Qu’a cette clé de si particulier qu’elle ne veuille même pas me faire bisquer de l’avoir ? Je suis sûre que l’explication doit être simple, mais je ne vois vraiment pas laquelle. Cela renforce encore plus le mystère. Et comment a-t-elle pu échouer entre ses mains ? Trop de questions sans réponses. Alors je ronge mon frein, au moins pour l’instant. Je n’ai pas vraiment d’autre choix.
    ― Salut, la compagnie ! nous salue chaleureusement tante Dolorès.
    Dans un accord parfait, ma sœur, Maman et moi nous tournons vers elle. Habillée comme à son habitude de vêtements amples et clairs, ses cheveux châtains épais noués en une queue de cheval lâche, elle nous regarde de son air mutin, presque farceur.
    ― Tu pourrais sonner avant d’entrer, Dolorès, tu m’as fait une de ces peurs ! grogne Maman. Pépite n’a pas bronché non plus ! Vraiment, comme chien de garde, on fait mieux !
    Avant que notre tante n’ait pu répliquer quoi que ce soit, Maman rajoute prestement :
    ― Et par pitié, ne me sors pas : « Reste cool, zen, ou relax ». Je ne le suis pas !
    Ses grands yeux noisette brillant de malice, tante Dolorès se contente de lui adresser un large sourire, même pas ironique. Quand elle a le même pour nous, Daphné et moi ne nous faisons pas prier pour le lui rendre au centuple.
    Dans la série « Les mystères qui nous entourent », notre tante est certainement championne toutes catégories. Je me demande par moments si Papa, son frère, sait tout sur elle. Même si je suis allée maintes fois chez elle, je pense qu’elle a des pièces secrètes où elle s’adonne à d’obscurs rituels. « C’est une sorcière ! C’est une fée ! », on s’imaginait, enfants. « Et puis quoi ? » protestait notre mère. « C’est une excentrique, c’est tout ! » Daphné et moi avions cherché le mot dans le dictionnaire, avant de décréter que tante Dolorès ne correspondait pas à la définition. Mais indubitablement, elle fait partie des êtres non répertoriés, comme nous.
    ― En fait, je passais juste faire une visite de voisinage, explique tante Dolorès. Au fond, il n’y a qu’une maison qui nous sépare. Comme la porte n’était pas fermée à clé, je suis simplement entrée. Mais tu as raison, Annick, la prochaine fois, je m’annoncerai mieux que ça ! Personne ne pense à m’offrir une petite tasse de thé ?
    ― Toi et ton thé ! proteste M'man. Tu ne peux pas boire du café, comme tout le monde ?
    ― Voyons, Annick, tu sais bien que je ne fais jamais rien comme les autres !
    Maman ne se démonte pas, et entre dans son jeu :
    ― C’est vrai, j’ai failli oublier.
    Entre-temps, Daphné s’est levée, a mis de l’eau à bouillir, tandis que je sors une tasse et un sachet de thé.
    ― Assieds-toi, tatie, je l’invite gentiment.
    ― Oh, je t’en prie, pas de tatie ; Dolorès, juste Dolorès...
    ― Pardon tat... Dolorès.
    Le dos bien droit comme si elle voulait inspirer l’air ambiant à pleins poumons, tatie, pardon, Dolorès, s’est installée autour de la table familiale.
    ― Inutile de demander où se trouve mon cher frérot, toujours pas monts et par vaux ?
    ― Tu fais des vers, maintenant ? je la taquine.
    Son regard clignote comme le feu arrière d’une voiture, avant qu’elle déguste une gorgée de son breuvage bouillant. À cet instant, je songe que je n’avais aucune raison de ne pas sentir cette journée. C’est vrai, il me suffit de jeter un coup d’œil autour de moi pour réaliser que mon instinct m’a une nouvelle fois trompée.
    D’abord, le jour radieux n’incite guère à la morosité, et évoque plutôt la chaleur bienveillante d’un ami. Tous les meubles paraissent danser sous sa flamme protectrice. Les mélodies entraînantes qui s’enchaînent à la radio invitent mon cœur à la fête. Et cerise sur le gâteau, la colère de ma sœur semble s’assécher comme une larme au soleil.
    Alors, pourquoi m’en ferais-je, hein ?
    ― Tiens, à ce que je vois, toute la famille s’est réunie ! constate le docteur Galop en débarquant dans la cuisine.
    ― Presque toute… remarque ironiquement Maman.
    ― Quelqu’un est malade ? s’inquiète Dolorès en découvrant le médecin.
    ― Juste Lisa... l’informe notre mère.
    Le « juste » doit la gêner quelque part, puisqu’elle rectifie aussitôt :
    ― Enfin, la petite Lisa.
    ― Rien de grave ? se préoccupe Dolorès.
    D’un seul chœur, nous restons suspendues aux lèvres du médecin. de sa soudaine importance, il se racle la gorge, avant d’annoncer :
    ― Simplement un peu de fièvre, sûrement un virus quelconque...
    Un virus ? s’exclame Maman, épouvantée, comme si quelqu’un venait de lui déclarer ouvertement la guerre.
    ― Rien de grave, Annick, je vous assure... la rassure le praticien. Je vous ai fait une liste de médicaments, et il faut la garder au chaud...
    ― Et vous, vous allez bien ? demande le docteur en se tournant vers Dolorès.
    La mine surprise comme si on doutait de son innocence, notre tante le fixe de son air taquin, ses sourcils levés en un arc de cercle plutôt comique. Elle semble chercher ses mots, avant de réagir :
    ― Vous voulez me convertir à votre paroisse ?
    ― Non, j’en ai abandonné l'idée depuis longtemps. Vous ne croyez pas à la médecine traditionnelle, si je ne m’abuse ?
    À ces mots, Dolorès ne peut réprimer un sourire :
    ― Disons que je préfère celle qui est plus naturelle.
    Le docteur Galop passe une main dans ses cheveux clairsemés, avant de déclarer :
    ― Vous n’avez pas tort. Mais vous êtes au courant que toutes ces pratiques parallèles ne sont guère reconnues, et qu’il y a sans doute une raison à cela. C’est peut-être efficace pour des maladies légères, mais pour des maux plus graves...
    ― Je n’en suis pas encore là, Dieu merci, mais j’y songerai le moment venu.
    Le docteur lui sourit avec l’air entendu de quelqu’un qui sait que chacun restera cantonné sur sa position, avant de prendre la tasse de café que lui tend Maman.
    ― Je dois y aller... nous annonce le médecin à contrecœur, comme s’il lui coûtait d’abandonner notre petit havre de paix. À propos, rajoute-t-il en revenant sur ses pas, je dois passer à la pharmacie. Si ça peut vous rendre service, je peux me procurer les médicaments de Lisa, et vous les apporter tout de suite.
    ― Oh, mille fois merci, docteur, s’enthousiasme Maman. On n’en fait plus, des gens comme vous !
    Après un clin d’œil complice pour cacher sa gêne face à ce compliment, le médecin nous tourne le dos, avant de s’éloigner.
    À peine a-t-il quitté la maison, que Dolorès s’apprête à l’imiter.
    ― Oh, non ! la supplie presque Daphné, reste encore un peu.
    À ces mots, le visage de Maman change inconsciemment de couleur. Depuis des années, elle éprouve une jalousie tenace à cause de l’attachement particulier que nous vouons à notre tante. Elle en oublie qu’on l’aime davantage, mais autrement, car elles n’ont pas le même statut.
    Mais c’est plus fort qu’elle. Et même si je sais qu’elle a de l’affection pour Dolorès, malgré leurs différences (le mot est faible !), elle ne peut s’empêcher de ressentir ça, et de la titiller à la moindre occasion. Et réciproquement...
    ― J’ai à faire... annonce Dolorès évasivement.
    ― Une séance de méditation profonde ou de lévitation ? ironise Maman.
    ― Non, jamais après le petit déjeuner, je suis trop lourde pour m’envoler ! lui rétorque Dolorès avec humour.
    Notre mère rit de bon cœur, avant de la saluer. Lorsque nous avons terminé notre premier repas de la journée, Daphné semble avoir levé les barrages qui bloquaient la route vers moi, pour me suggérer :
    ― Si on allait voir Lisa ?
    Alors que je crois (à tort ou à raison) avoir un bon fond, je suis toujours estomaquée de constater que ma sœur en possède un meilleur que moi. Une nouvelle fois, elle m’a prise de vitesse sur ce coup-là. Honte à moi, mais je n’y songeais même plus. Mesquinement, je continuais à me creuser les méninges à propos de cette clé étrange. Cette méchante curiosité s’est emparée de tous les pores de ma peau et a occulté des choses autrement plus importantes.
    Je suis ma sœur dans le petit couloir du rez-de-chaussée. La chambre de Lisa se trouve accolée à la salle de bains. Par politesse, Daphné frappe à la porte, avant d'entrer, sans attendre l’accord de l’occupante des lieux. Les volets n’ont pas été ouverts, et seule une lampe de chevet diffuse une faible lueur. Cette ambiance de veillée funèbre me fait froid dans le dos. Sans transition avec l’agitation de la cuisine, le silence mortel qui nous accueille accentue mon malaise.
    Les yeux voilés par la fièvre, Lisa a le regard fixé droit devant elle. À moitié calée contre son oreiller, elle semble avoir été immobilisée par un mauvais sort. Après quelques secondes d’hésitation, ma sœur et moi nous approchons de son lit. Plus près, le visage de Lisa apparaît perlé de grosses gouttes et livide.
    Une douleur muette a étiré ses traits d’ordinaire si lisses. L’émotion me prend à la gorge ; je ne supporte pas la souffrance des autres. Mes mains deviennent moites, mon cœur s’accélère, je sens mes yeux se rétrécir dans leurs orbites.
    J’ai beau lutter, c’est trop tard, je sais que j’ai perdu ; c’est la sensibilité qui a gagné. En une fraction de seconde, un bruit de verre cassé se fait entendre dans la chambre, plongée en même temps dans une obscurité pénétrante.
    La surprise mêlée de peur arrache un cri de terreur de la bouche de Lisa. Sans se démonter, Daphné s’empresse de la rassurer :
    ― Ce n’est rien, Lisa, l’ampoule qui a grillé... Je vais ouvrir les volets...
    Ankylosée par ma réaction incontrôlable, je bénis intérieurement ma sœur pour son sang-froid. Je devine ses gestes hésitants dans la pièce plongée dans le noir, pour tenter d’atteindre la fenêtre. Quand je la sens près de moi, je chuchote en tremblant :
    ― Je suis désolée...
    Dans un murmure similaire, Daphné me rassure :
    ― Je sais, Amée. Ce n'est pas de ta faute, tu es trop émotive.
    Si quelqu’un pouvait me fournir un jour l’antidote à ce poison lancinant, tout serait tellement plus simple...