Premières pages LN
 
 
                                                            PROLOGUE
 
 
 
    Ludmila Betham avait cru voir une ombre se faufiler dans les bois, de l’autre côté de la voie ferrée. Elle ferma le robinet, s’essuya les mains et suspendit son activité le temps de se pencher sur la fenêtre, histoire d’en être sûre. Pas âme qui vive de ce côté-là. L’endroit était calme. Personne hormis ces voyageurs dans les trains qui passaient chaque jour par dizaine. Sans doute le fruit de son imagination. Elle bouillonnait en ce moment. Depuis que Georges avait reçu cette mission délicate, elle se sentait dans un autre monde. Elle se sentait quelqu’un d’autre. Elle ne se reconnaissait plus. Toujours sur le qui-vive, à sursauter à chaque coup de téléphone, à chaque coup de sonnette. Il y avait eu tout d’abord ces courriers anonymes, des lettres déchirées dans des revues et collées sur des feuilles grasses leur jetant au visage les pires insanités, les plus graves menaces. Ils en avaient bien parlé à la police qui avait enquêté sans arrêter personne, mais bon… des postes du genre que celui qu’occupait monsieur justifiait bien ce genre d’attentions, non ?
Et puis, les gens ne s’étaient plus cachés, leur avaient craché à la figure, venaient même jusque chez eux demander des explications.
Le couple s’était retranché quelques semaines. Des vacances bien méritées en France, sur la Côte d’Azur. Le soleil, la mer et les problèmes en moins. Ils avaient beaucoup marché. De longues balades propices au questionnement. Où leur vie les menait-elle ? Était-ce vraiment la réussite professionnelle qu’ils recherchaient au détriment d’une vie tranquille ? Le prix à payer n’était-il pas trop élevé ? Cela valait-il le coup ?
    Quand ils étaient revenus, le soleil ne les avait pas suivis, mais la tension était toujours palpable. Du moins, le pensaient-ils.
Elle entreprit de laver les coupes à champagne avant l’arrivée des premiers convives. Opération délicate qui nécessitait toute son attention. Le cristal ne résistait pas bien à la pression. La tête baissée sur l’évier, elle ressentit une désagréable impression. Comme si quelqu’un l’observait. Elle scruta à nouveau par la fenêtre et le vit. De l’autre côté de la voie. Un corps grand et élancé,  engoncé dans un ciré de marin dont elle devinait qu’il était sombre. Il restait à la fixer, stoïque sous la pluie. Il avait les bras le long du corps, mais il semblait tenir quelque chose dans sa main droite. Un bâton, peut-être.
Un train passa à vive allure et lui boucha la vue.
    Elle tenait toujours un verre dans la main quand l’individu réapparut. Elle se frotta les yeux avec sa main libre. Oui, elle voyait bien. L’homme la tenait en joue. Le bâton s’était transformé en carabine. Elle croyait rêver et entendit une énorme détonation. Puis, une douleur vive dans l’épaule. Elle cria avant de s’effondrer par terre dans un fracas de verre brisé. La lumière de la cuisine vacilla. Elle distinguait l’ampoule qui bougeait dans tous les sens. Elle sentit le liquide chaud couler le long de son bras. Elle avait mal à la tête, aux yeux. Il fallait qu’elle baisse les paupières. Elle comprit enfin ce qui venait de lui arriver. À bout de forces, elle ferma les yeux.
 
Une semaine plus tard
 
    La jeune fille qu’elle était en train de devenir sortit de sa chambre et descendit l’escalier à pas feutrés. Du haut de ses dix-sept ans, elle imagina sans peine que quelque chose d’anormal se tramait dans le salon. Elle avait entendu sa mère crier. Au début, elle avait cru rêver, mais lorsqu’elle avait ouvert les yeux, le même son strident avait traversé les pièces, ne laissant aucun doute quant à l’état de sa mère. Elle avait jeté un œil curieux sur le réveil. Cinq heures.
    Le père avait encore dû rentrer complètement ivre et calmait ses nerfs sur la pauvre femme qu’il avait épousée. Une nuit passée dehors ne l’avait pas aidé à liquider l’alcool qui se promenait dans ses veines. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Elle fermait la porte à clé et lui, il finissait de cuver dans sa voiture jusqu’à ce qu’elle cède. Une fois de plus. Elle ne pouvait pas trop lui en vouloir. Il était sa raison de vivre. Il bossait dur pour leur donner ce qu’elles désiraient, à toutes les deux. S’ensuivait toujours une bonne dispute, parfois quelques coups étaient distribués. Mais à la fin, cela finissait toujours de la même manière. Elle lui pardonnait.
    Un gros « boum » la fit frissonner. Une masse qui tombait lourdement sur le plancher du salon.
Elle était presque arrivée au bas des marches quand elle aperçut le bas des jambes de sa mère allongée par terre. Quelqu’un s’affairait autour. Elle prit peur, voulut s’en aller, fuir, mais ses muscles ne répondaient plus à ses sollicitations. Elle était bloquée, tétanisée. Complètement à la merci de l’individu venu leur faire du mal. Elle tremblait et de la sueur commençait à perler de son front. Le froid l’envahissait rapidement. Que faire ? Elle croyait rêver, c’était un cauchemar qu’elle vivait. Tellement horrible que cela ne pouvait pas être la réalité.
    Et pourtant. ...