Premières pages ER
 
 
 
 
 
 
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—    Que pourriez-vous me dire encore ?
—    Qu’il a lutté très activement aux côtés des militants de Libéraction, avant que le vote par ordonnance de la loi « Responsabilité » encadrant la liberté d’expression et d’opinion prononce sa dissolution et que la Fédération procède aux arrestations de masse !
—    Est-il encore affilié à un mouvement quelconque ?
—    Non, il a fini par penser que rien de bon ne pouvait surgir « de la foule ou de l’entre soi », selon ses propres mots... Mais il n’a jamais cédé non plus aux sirènes d’un comportement individualiste, car il est convaincu que le monde menace de s’écrouler et qu’il serait « mortifère » de se désolidariser.
 
Léger courant d’agitation ; toux affectées : Ilhan entreprit de vérifier la teneur du message… « subliminal » que lui adressait l’assemblée et lorgna l’écran de son téléphone, lequel confirma que de son joug, les étudiants auraient dû être délivrés depuis une minute environ.
 
« Douce et honnête façon de se manifester ! », s’amusa-t-il, ne laissant pas de s’étonner de cette déférence plutôt… anachronique dont les étudiants le gratifiaient, lui plus que d’autres .
Comme il venait d’achever de dérouler son cours selon le plan qu’il s’était fixé, il entreprit de conclure :
—    Notez donc bien l’idée générale de ce qui vient d’être dit, qui  est  que  l’humain  est  donc  plus  que  jamais  efficacement  mis  à  distance  de  l’humain  par la médiation technologique, car celle-ci façonne à la fois ce qui lie et ce qui sépare. Et  pour  bien comprendre la séparation, déjà, cette dynamique de mise à distance, nous avons évoqué ensemble ce double fait caractéristique de notre époque, qui est d’une part la volonté de contrôle de tous les territoires, physiques et symboliques, et d’autre part l’aboutissement de l’individuation du rapport au monde dans une logique de marché segmenté et segmentant — qui sert d’ailleurs le contrôle. Les individus sont ainsi maintenus dans des lieux séparés les uns des autres ; contenus ; « contingentés » dans des temporalités spécifiques, grâce à la médiation technologique.
Dès lors, la question que nous nous sommes posée était de savoir, à partir d’une telle mise à distance, si la médiation technologique ne permettait pas de mieux nous relier, ensuite, sachant qu’un tel mouvement en deux temps – séparer, puis relier  –  renvoie  à  une fonction  bien  précise  qui  est  la  fonction… symbolique. En effet, la fonction symbolique, pour réunir, doit d’abord procéder à une séparation – souvenez-vous du sumbolon antique, ce tesson de poterie cassé en deux morceaux qui s’emboîtaient parfaitement et dont on confiait un morceau à chaque partie liée par un contrat. Lorsque celui-ci était ensuite liquidé, il suffisait alors au représentant désigné par chacune des parties de se présenter muni de son morceau, puis de les faire réunir à nouveau pour attester de leur origine commune, et donc de la réalisation du contrat.
Nous avons vu également que si la séparation demeurait, la réunion qui devait achever le processus symbolique n’avait pas lieu et que demeurait alors une fonction « diabolique » au sens littéral du terme, soit une fonction qui désunit.
—    Monsieur !?… interrompit avec entrain une jeune fille assise au fond de la salle.
—    Oui ?!
—    Je crois que je comprends bien ce que vous dites, mais… l’attentat du 9 septembre qui vient de faire plus de mille six cents victimes innocentes, ne diriez-vous pas que ça, c’est… « diabolique » !?
Le ton faussement ingénu de l’étudiante déclencha dans la salle quelques sourires vite réprimés ; il acéra dans le même temps quelques regards qui semblaient laisser à entendre ceci : « ne dérapez pas sur ce sujet, car nous, on sait ce qu’on en pense et on ne vous ratera pas ! ».
La jeune fille se grima alors d’un air grave, probablement dans  l’idée  de se montrer digne du poids émotionnel tout particulier que venait de soulever la seule évocation de ce drame tout récent. Et  son  adorable  charge de rappeler à Ilhan le tragi-comique de son propre inconfort au même âge, lorsqu’il se sentait déchiré entre le désir impérieux d’être pris au sérieux et la conviction encore mal établie de l’intérêt à être réellement sérieux, le condamnant à ne savoir proposer que du « sérieux mimétique », nécessairement moins… crédible aux yeux des adultes !
Face à ce triste cercle, faire chuter l’adulte ressemblait fort, alors, à la promesse du rétablissement d’une forme de crédit – et  par  là même de sérieux : « Je peux te faire mordre la poussière sur ton propre terrain, alors accorde-moi une place à part entière dans ton monde ! ».
Ilhan choisit pour l’heure l’option qui lui semblait la plus raisonnable et profitable à l’auditoire : « ne pas chuter », en ne concédant rien aux notions et au sérieux de sa réponse – le travail de répétition nécessaire à tout apprentissage s’en trouverait utilement renforcé :
—    Au moment même où il se produit, madame, cet acte est la chose présente ; il n’est pas encore représenté ; pas retraité par une médiation symbolique et il n’est donc pas davantage le produit d’une médiation diabolique. Ce sont les traitements médiatiques ultérieurs qui constitueront par la suite autant de médiations symboliques – voire… diaboliques –, mais au sens  précis  que  je  viens  de  donner  à  cette  dernière  terminologie dans le contexte de ce cours, nous sommes bien d’accord ! avertit-il.
 
Puis d’achever son raisonnement :
—    Dans  ce  cadre et dans ce seul cadre, et pour vous répondre, l’attentat n’est pas plus symbolique que diabolique au  moment où il se produit – sauf à ce qu’il y ait eu une allusion  implicite  à  la figure  du  Diable  dans  votre  propos, madame, ce qui nous engagerait alors sur un tout autre registre de discussion ! conclut-il en adressant à la jeune fille un regard d’aimable défi.
—    Non, non, pas du tout ! se défendit l’étudiante, alors qu’elle se levait de façon un peu empruntée en pliant hâtivement bagage, à l’instar de ses camarades.
—    Et n’oubliez pas, s’il vous plaît, rajouta Ilhan : je suis en déplacement la semaine prochaine et vous n’aurez donc pas cours avec moi ! Bonne fin de semaine à toutes et à tous !
Tous crânes rabattus sur leurs feuillets électroniques, la jeune fille et trois de ses amis venaient de rallier une lente coulée anthropoïde au sein d’un couloir libre, quand l’un des amis releva ostensiblement la tête vers le plafond :
—    Ce type cherche vraiment les ennuis ! Il sait très bien que chaque cours est conservé en mémoire au Département. Quelques  plaintes d’étudiants, et là, on lui ferait bien vite ravaler sa propagande ! Et toi, tu vas le chercher sur l’attentat ! reprocha-t-il à celle qui se plaisait à commettre de tels excès de zèle en cours.
A priori, cette dernière n’entendait pas l’entendre, là, tout de suite... Imperturbable, elle continua à remuer sa charmante carcasse à cadence apathique. Une autre jeune fille longiligne, qui marchait légèrement en retrait, avait entendu le jeune homme et se sentit les ailes de venir l’attraper par l’épaule :
—    Eh ! tu l’oublies un peu, toi ! On est là, à suivre des cours physiques parce que nos parents veulent bien cracher une petite fortune pour ça ; pour qu’on puisse connaitre cette relation-là… Puis  t’as  vu où tu pouvais suivre des cours d’anthropo, toi !? Ici, ou… ici ; en gros ! Et en plus, ce type en a suffisamment pour pas nous gaver de cours sur l’anthropologie,  mais  pour  nous  aider  à  avoir un raisonnement anthropologique ; pour acquérir un minimum… d’ « outillage» », comme il dit ! C’est plutôt courageux, non !? Et je pense aussi qu’il ne cherche pas les ennuis, mais qu’il ne chercherait pas à les fuir s’ils se présentaient ! Voilà ce que je pense !
—    Hum !… Qu’est-ce que t’en sais ? Puis je dis pas que son cours n’est pas intéressant !… se justifia-t-il, ébranlé par l’impitoyable assaut.
—    Alors, qu’est-ce que tu nous emmerdes ?