Premières pages ADL
 
1. FRAGONARD
 
 
Henri Fragonard ne tenait plus en place. Il avait rarement connu une telle excitation face à son modèle. Il faut dire que de voir tout près de lui la ravissante Adeline, tenant dans sa main son sein droit et le contemplant avec un air de contentement, tandis que l’autre s’offrait à la caresse, ne pouvait laisser insensible aucun homme normalement constitué. Il s’approcha donc...
 
— Monsieur Fragonard, il me semble que vous oubliez quelque peu votre pinceau.
— Pas du tout, ma chère Adeline, mais avant de reproduire sur la toile, il faut évaluer les galbes, les courbes, cerner de plus près les ombres, la lumière sur la peau…
— N’êtes-vous pas un peu trop près pour en apprécier l’ensemble ?
— Adeline, vous savez que votre beauté embrase non seulement l’artiste, mais l’homme également, car les deux ne font qu’un. Ma passion fera vivre mon tableau ; vous ne serez plus un simple modèle parmi d’autres, anonyme, mais une égérie, une déesse, que l’on admirera et que l’on nommera dans plusieurs siècles encore. Laissez-moi vous aimer, ne serait-ce que le temps de réaliser mon œuvre.
— J’espère que vous n’utiliserez pas les ruses de Pénélope pour faire durer votre ouvrage, cher Fragonard ; je vous en crois bien capable. Cependant j’accepte de vous contenter, pour l’amour de l’Art, évidemment. Je ne voudrais pas briser votre inspiration, et risquer de voir mon portrait enlaidi.
 
La séance de pause et de pose dura un peu plus longtemps que prévu : le temps de remettre de l’ordre dans la tenue de la demoiselle et dans les esprits de l’artiste. Adeline, qui savait succomber pour de bonnes causes, n’était pas mécontente de figurer parmi les œuvres du maître, qui lui en consacra quatre. La consécration passait entre autres par cet atelier, et peut-être une certaine forme d’immortalité aussi. Elle n’était pas la première, et ne serait pas la dernière, à lier sa réussite à l’éclat de son physique. L’artiste vantait la blondeur de ses cheveux, ses yeux d’un bleu très pur, et surtout ce long cou gracile, qui, selon lui, donnait à la silhouette un port royal. Elle avait conscience de n’être pas d’une beauté exceptionnelle, et ses ennemies se faisaient fort de le souligner, mais elle avait le charme, l’esprit, la sensualité qui, en s’alliant, en faisaient une séductrice incomparable. Sa réussite en était la preuve éclatante.