Premières pages AP
 
 
                                                                Prologue  
            
    
    Quelque part dans l’Univers se tient une conférence extraordinaire, à Ro exactement, mégatropole de la planète Piétra. La salle du congrès est comble. Tous les participants sont arrivés, à l’exception du Sculpteur du Monde et son Conseil dont on attend l’entrée d’un instant à l’autre. Tous les Chefs des Villes ont été convoqués.
    Il règne une atmosphère lourde, anxieuse, chargée d’électricité, tout à fait inhabituelle chez les Piétrariens, peuple placide et pacifique, qui souligne le caractère exceptionnel de la réunion.
L’iridescente clarté bleutée qui émane d’eux, plus ou moins intense selon leur âge et leurs émotions, suffit à elle seule à éclairer ce site immense. Circulaire, il se compose de parois lisses et translucides tapissées de gradins transparents, surmontées d’un dôme de verre en forme d’ogive qui se perd dans l’obscurité du ciel. Les éclats de lumières qui le traversent de part en part témoignent de la tension qui règne dans la salle.
    Dehors, la nuit se cristallise autour de l’édifice et masque la terre hérissée à l’infini de mégalithes qui paraissent s’animer dans la pénombre mouvante et noire.
    Des nuages bas et turbulents filent à grande vitesse, faisant alterner des gouffres de ténèbres et de lueurs d’étoiles. Quant aux trois lunes blafardes qui courent après les nuées déchiquetées, on les dirait engagées dans une poursuite infernale.
    Adr, pour calmer son appréhension et passer le temps, tente de repérer les constellations à travers le dôme et les échancrures du vortex. Il reconnaît sans peine celle du Verseau, puis celle des Poissons, et la Voie lactée, très visible en ce moment. Ces appellations ont été données par les derniers missionnaires galactiques partis pour la Terre et adoptées depuis lors par l’ensemble des Piétrariens. Il ne se souvient d’ailleurs plus de leurs noms d’origine. Des lettres, des chiffres, des symboles, beaucoup moins poétiques que celles utilisées maintenant.
Puis il revient à des préoccupations plus immédiates. C’est la première fois qu’il assiste à une conférence planétaire. Arrivé très tôt, il est placé, à son grand regret, dans les premiers rangs, juste devant l’autel des Commandements. Taillée dans le granit et le marbre noir, la table luit dans la lumière bleutée.
Les traits d’Adr sont crispés, son esprit anxieux. N’étant pas encore promu Chef de Ville, il ne saisit pas la raison de sa convocation, pas plus que celle de sa compagne, Roz.
    D’ailleurs, où se trouve-t-elle donc ? Son regard erre sur le parterre et les gradins, se perd vers le centième rang, ne distingue plus personne au-delà. Plus proches de lui, quelques physionomies connues lui apparaissent, Tor, Lix, Al surtout, son supérieur. Mais pas le visage de Roz !
Il peste mentalement, ce qui déclenche immédiatement un flux d’ondes vives autour de lui. Il redoute qu’elle ne soit pas arrivée lors de l’entrée du Conseil. Sa présence requise par le Maître des Actes est aussi inusitée que la sienne et un éventuel retard risquerait fort d’être sanctionné.
    Roz se reposait encore quand il l’a quittée. Il a pourtant insisté pour qu’elle l’accompagne, mais, comme toujours, elle n’a pas jugé bon de suivre son avis. Même s’il l’adore, il soupire d’agacement.  
Tout le corps d’Adr irradie d’une luminosité vibrante, dans une extraordinaire fusion de bleus, reflet de sa jeune énergie et de sa nervosité. Il en prend soudain conscience et en est gêné. Il déteste étaler ses sentiments, surtout lorsqu’il ne parvient plus à les contrôler comme aujourd’hui. Mais constater que la plupart de ses compagnons émettent les mêmes signaux le réconforte. Il se dit qu’ainsi il passera plus inaperçu aux yeux des Maîtres dont il espère bien qu’ils oublieront l’objet de sa convocation !
    Afin de se rasséréner, il se retourne et son regard balaye l’assemblée, composée d’individus de toutes tailles, des plus petits et plus mobiles dont il fait partie, aux plus grands, à l’aspect de statue déjà bien prononcé. Mais la majorité est assez jeune, du même âge qu’Al, son chef de Ville.
Placé quelques rangs au-dessus de lui, il lui fait un signe amical. Longiligne, souple, d’immenses yeux céruléens en amande, un nez rectiligne, un front haut, des lèvres fines qui s’ouvrent sur des dents impeccables, une peau mate qui n’a pas encore viré au bleu, des mains puissantes, il représente le type parfait du Piétrarien qu’Adr deviendra bientôt, dans une ou deux unités de temps.
    Lui-même accuse toujours les stigmates de la prime jeunesse, un teint blanc à la limite de la transparence, une délicatesse de traits subtile et sujette aux émotions, une grande fluidité dans les mouvements. Mais il a déjà le même azur dans le regard que son aîné, la force de poigne identique, la silhouette aussi élancée. Et surtout un esprit encore plus ardent !
    Pour passer le temps, il tente de déterminer le nombre de participants à la conférence, mission pour le moins ardue et sans aucun intérêt, s’avoue-t-il in petto en se raillant de lui-même. Quoi qu’il en soit, il les estime à plusieurs milliers.
    Soudain, l’atmosphère se modifie perceptiblement dans la salle. Les tourbillons de lumières se modèrent, les voix se taisent brusquement. Le premier membre du Conseil fait son entrée. Le Maître des Climats, immédiatement suivi par celui de l’Énergie, dont les corps longilignes émettent sans cesse des ondes jaspées de blanc, reflets de leur jeunesse.
     Ils saluent l’assemblée de concert. Adr a l’impression que le second vient de lui faire un petit signe de reconnaissance et se trouve incapable de l’interpréter. Amical, redoutable ?
    Au même moment, quelqu’un frôle son épaule. Roz, enfin ! Se glissant à ses côtés et lui agrippant la main, elle lui adresse un sourire tendu.
    Soulagé par l’arrivée de sa compagne autant que stupéfié par l’intérêt qu’il semble susciter chez le Maître de l’Énergie, tout son corps se fige. La question qu’il se pose depuis sa convocation revient en force. Pourquoi leur présence est-elle nécessaire ? Il se perd à nouveau dans une foule de conjectures plus invraisemblables les unes que les autres.
    Serait-il nommé Chef de Ville ? Il est encore bien inexpérimenté pour exercer une fonction aussi importante. À l’occasion de ces titularisations, effectivement, tous les candidats sont invités à une cérémonie. Mais il n’en a jamais eu vent et Al dont il dépend directement est ouvert et franc. Il l’aurait prévenu si un tel projet se tramait dans les hautes sphères. Il rejette donc cette idée.
A-t-il fait une faute gravement répréhensible ? Mais laquelle ? Il entretient des relations cordiales avec son supérieur. Même si son caractère impétueux et fantasque lui est parfois reproché, il n’a jamais manqué à son devoir, du moins consciemment. Et puis dans ce cas, Roz n’aurait pas été appelée. Le problème aurait été réglé lors d’un Conseil de Ville restreint et il aurait été puni en fonction de l’ampleur de son méfait. Mais rien de tout cela ne s’est produit.
Roz ? Elle a refusé récemment d’adopter une Pierre de Tor, arguant son jeune âge et une absence d’intérêt pour l’individu. Cela aurait pu être considéré comme une infraction. Mais insuffisante pour convoquer tous les Chefs des Villes ! Al aurait pris la décision qui s’impose et l’aurait notifiée à Roz.
    D’autant qu’à la suite de cette renonciation, pour calmer les esprits, Roz et lui avaient signalé de manière officielle leur union qui existait depuis longtemps, mais dont ils avaient gardé le secret. Ils avaient été félicités pour cette nouvelle et avaient été marqués de la Griffe, les touchant ainsi dans leur chair et scellant l’alliance du couple.
    Il regarde d’un air attendri son poignet droit où elle apparaît encore toute fraîche. Roz ne peut donc être accusée d’un manquement. Pourtant, elle a bien été assignée au même titre que lui, en tant que « présence indispensable ». .....